Reconnaître les solidarités

Jean-Pierre Fragnière

La solidarité est paradoxale : peu y croient, tout le monde la veut.
Il n’est pas un discours de meeting politique, pas un 1er août sans qu’il n’y soit fait allusion sur un air entendu, souvent même avec une certaine lourdeur. Mais aussi, que de moqueries et de sourires en coin ! Parfois, l’insulte et le mépris. Les articolets dans les pages des journaux… Récemment, dans la presse suisse alémanique on a vu apparaître des encarts publicitaires dénigrant divers aspects des politiques sociales ou des soutiens aux populations fragiles autochtones ou immigrées. L’opération était le fait de groupes proches d’un grand parti politique, faiseur de pluie et de beau temps. Dans ce cadre, pour désigner les personnes et les groupes pratiquant ces formes de solidarité, l’expression utilisée était : « les gens de gauche et les gentils » (Die Linken und die Netten). Cela dit, poursuivons notre réflexion, plutôt en la compagnie des « gentils ». Chacun sait qu’il ne suffit pas de connaître une réalité pour que celle-ci accède à une existence sociale. L’évocation des pratiques solidaires engendre très fréquemment du scepticisme et parfois même du soupçon. Existent-elles réellement ? Ne sont-elles pas inéluctablement en déclin ? Le doute est omniprésent, d’autant plus qu’il est nourri de diverses formes de condescendance, voire de mépris. Les solidarités ne seraient-elles pas l’affaire de quelques braves gens, voire un héritage gris des pratiques de ces dames patronnesses qu’on avait cru pouvoir oublier. Au-delà de quelques discours de circonstance, dans quelques cérémonies, commémorations ou oraisons funèbres, la question des solidarités s’efface-t-elle devant les « choses sérieuses » : l’efficacité, la performance, le succès avec une pointe de luxe et un paquet de dollars.

La solidarité se construit dans les minorités
Surtout dans celles qui se constituent contre les puissances dominantes pour donner force aux faibles et aux opprimés. Elle est fort présente dans les mouvements de révolte ainsi que dans tous ces groupements que l’on a vite qualifiés d’hérétiques.
Les solidarités sont à construire et à remobiliser en permanence.
Les solidarités s’imposent comme des conditions de survie dans les communautés qui connaissent la pénurie et la précarité. Dans les coups durs, elle prend la forme du partage plus ou moins codifié ; celui-ci peut être fortement contraignant : signe d’appartenance, mais aussi obligation incontournable. Et cela ne va pas de soi, ainsi, la figure du « bon pauvre » solidaire et généreux est loin d’être dominante dans ces sociétés. Les solidarités sont à construire et à remobiliser en permanence.

Les lieux de la solidarité
Les chemins de la découverte de la solidarité en œuvre représentent une véritable invitation au voyage. À la grande diversité des paysages correspondent les escales variées et parfois inattendues.
C’est sans grand effort qu’on reconnaîtra les solidarités dans le cercle familial. Elles se manifestent également, avec des variations considérables il est vrai, dans ce que l’on appelle la famille élargie. Elles trouvent leur place, de gré ou de force, dans le dédale des recompositions familiales ; souvent, elles résistent aux effets de cette forte mobilité à laquelle sont soumises les nouvelles générations.
Malgré le brassage des populations, la solidarité est vivante dans les villages et les bourgs, souvent dans les quartiers et les groupes d’immeubles. Elle se construit et se promeut dans certains nouveaux ensembles d’habitats, en particulier lorsqu’elle est soutenue par une politique publique résolue qui s’appuie sur la vie associative.
La solidarité se vit fortement dans les groupes dits marginaux qui présentent des caractéristiques culturelles explicites ; elle peut s’étendre à des ensembles plus vastes lorsque surviennent des événements majeurs, en particulier de lourdes menaces ou des catastrophes. Les solidarités apparaissent aussi dans leur dimension territoriale, régionale, cantonale, voire nationale ; elles s’expriment dans des choix, en particulier dans le cadre des votations et des élections.
Les solidarités sont convoquées et se rendent présentes dans ce que l’on pourrait appeler les moments forts de l’existence : la maladie, la mort, la disparition de l’enfant, la catastrophe naturelle, le crime odieux, et aussi la finale de la Coupe de football.

La volonté de reconnaissance
La fréquentation des personnes et des groupes engagés dans les actions solidaires permet de prendre la mesure de ce fort besoin de reconnaissance. Celui-ci correspond sans doute aux besoins de valorisation personnelle ou institutionnelle, au souci permanent d’accéder aux ressources et aux instruments qui permettent la poursuite des initiatives engagées.
Surtout, il exprime une forte intention de partager et de communiquer la prise de conscience de l’ampleur des problèmes à résoudre, des difficultés et des souffrances à soulager. On attend d’une meilleure reconnaissance sociale un renforcement significatif et immédiat des moyens susceptibles de répondre à la demande. Le plus souvent, la solidarité se fait impatience. Chaque heure et chaque jour qui passent correspondent à des détresses, à des bras tendus en quête de secours. Le champ des pratiques solidaires voit se multiplier les appels, les cris de désespoir et d’espoir.